La vie rurale, c’est pas de la science fiction

Lucy Helton, Anne-Lise Seusse
19.01 > 17.03.2013

Anne-Lise Seusse, Ball-trap, Mont-Verdun, le terrain © Anne-Lise Seusse

Pour cette deuxième édition de La vie rurale, le Centre d’art et photographie de Lectoure présente deux expositions :
Fire – Rockne, Bastrop County, Texas de Lucy Helton, vues lunaires d’une campagne couverte de cendre après un gigantesque incendie,
Western Mantra d’Anne-Lise Seusse, qui a photographié une campagne investie par des activités de loisirs (ball-trap, moto-cross, Second Life…). Espaces indéfinissables, entre l’urbain et le naturel, ces zones a priori sans qualité ni identité se marquent peu à peu d’un relief et d’un imaginaire bien particuliers.


Lucy Helton

Lucy Helton, Luis JR, 2009 © Lucy Helton

J’ai grandi à Londres entendant des histoires au sujet d’une ferme perdue où mes parents vivaient avant ma naissance et où j’avais été conçue. J’ai effectué un pèlerinage photographique dans cet endroit étrange et surréel, Rockne, Bastrop County au Texas et j’y suis restée un an.
En arrivant en octobre 2009, j’ai trouvé cette région du centre du Texas souffrante et affaiblie suite à deux ans de sécheresse. Au fur et à mesure que je vivais sur les terres que mon père avait jadis possédées, j’ai été bouleversée par la sensation de mort. J’ai alors réalisé que je portais le témoignage d’humains, de mammifères et d’insectes qui essayaient de survivre difficilement avec la chaleur, la pauvreté, les feux sauvages et les crues subites.

En septembre 2011, j’y suis retournée durant le plus grand incendie que Bastrop County ait connu, causé par une autre sécheresse. Le feu a consumé cent trente kilomètres carrés, il a fallu deux semaines pour le maîtriser. Il a également brûlé 1600 maisons et l’état de catastrophe naturelle au niveau national a été déclaré. J’ai vu des hommes du Service des Forêts abattre des arbres par milliers dans des forêts de cendres, les pompiers y ont pratiquement laissé leurs vies alors que leurs propres maisons brulaient à proximité ; chaque habitant à Bastrop a été touché mais a aidé les autres sans hésiter.

Marchant à travers les vestiges des arbres, j’ai été frappée par le contraste entre la dévastation et l’étrange beauté. Le feuillage était glacé, montrant dans quelle direction le feu s’était déplacé, des arbres étaient complètement désintégrés laissant seulement quelques trous fumant dans le sol. Beaucoup des gens que j’ai rencontré qui ont perdu leurs maisons, avaient un objet ou un vestige intéressant dû à l’intense chaleur. Ainsi, deux armes laissées sous un oreiller (une pratique courante au Texas) se sont agrégées à une partie du matelas créant une sculpture inhabituelle et unique. Également, des pièces d’une voiture ont fondu pour former une flaque de métal qui s’est solidifiée.

Rien n’a été laissé en vie ; c’était comme être sur une autre planète, calme et monotone.

Les experts ont prédit que l’actuel changement climatique transformera peut-être cette région en désert. Je me demande si des communautés comme celle de Bastrop confrontées à cet inévitable changement climatique vont s’adapter ou être détruite ? Je veux continuer à documenter Bastrop quand elle sera reconstruite. Peut-être des personnes vont quitter la ville, mais quand je suis partie, la plupart semblait déterminer à rester. Je me demande si les habitants de Bastrop vont apprendre à reconnaître les effets du changement climatique ou continuer à être surpris par les importantes sécheresses, les feux et les inondations et en souffrir.

lucyhelton.com


Anne-Lise Seusse

Anne-Lise Seusse, Verdun © Anne-Lise Seusse

Tout d’abord, Anne-Lise Seusse observe le monde d’en haut. Elle repère très précisément des portions de territoires à l’aide de Google Earth, cet outil de maîtrise visuelle de l’espace terrestre offrant un regard omniscient sur la planète depuis l’écran de son ordinateur personnel.

Curiosité et vérification d’intuitions la mènent vers un type particulier de non lieux, situés en-dehors des villes, à leur périphérie toutefois entre la forêt et la route dans l’extension de ces espaces entre-deux que les urbanistes ont appelé des Edge Cities, ou villes-lisières. Les traces de l’urbanisation sont parfois encore présentes dans l’image : la route des habitations ou les fanions d’un magasin de grande surface se devinent mais on est déjà passé de l’autre côté.

Dans une zone d’aventures, soigneusement balisée – c’est l’espace des loisirs, généré par la société occidentale et son organisation du temps libre. Dans une zone d’activité située – c’est l’espace du travail, celui qui consiste à « aménager » le territoire. Endossant le rôle de l’artiste comme anthropologue, exploratrice de lieu limites enquêteuse sur des citoyens au-dessus de tout soupçon, Anne-Lise Seusse investit, analyse et décrit à l’aide du médium photographique des portions d’espaces requalifiés par des activités humaines spécifiques. Sa méthode est progressive et l’amène à faire la connaissance des individus agissant dans ces lieux. Elle isole un personnage emblématique du groupe et concentre son attention sur les détails signifiants qui manifestent une requalification de l’espace. À quelques kilomètres de la grande ville, se regroupent des pratiquants du moto-cross, du ball-trap, du 4×4, ou encore des free-riders. Les sites qu’ils investissent sont dotés d’une nouvelle identité visuelle, générée par les conséquences de leurs activités qui parfois s’y entrecroisent.

La présence de la chambre photographique sur trépied de l’artiste provoque la rencontre et le dialogue, qui lui permettent une collaboration avec les sujets portraiturés.

Ses images sont ainsi réalisées dans une intelligence de la relation, en symbiose, dans une intégration progressive de la photographe au groupe qu’elle approche. Ces tribus regroupées par une activité développent des cérémoniaux, des rituels, qui les conduisent à resacraliser les espaces qu’ils utilisent. Creuser des trous dans la terre pour les pratiquer ensuite en VTT. Créer des rampes de planches de bois, qui prennent une valeur sculpturale lorsqu’ils sont photographiés en-dehors de leur utilisation. Il y a ici une proximité avec les Monuments of Passaic de Robert Smithson, dans cette façon de décrire un espace à travers les traces et agencements créés par l’homme, redéfinissant une mme, redéfinissant une réalité territoriale intrinsèque, qui permettent à l’artiste une lecture à la fois analytique et poétique.

Les ensembles de photographies décrivant chacun de ces lieux sont soigneusement assemblés en polyptique qui ne prétendent pas proposer une description intégrale mais choisissent bien plutôt une composition musicale, constituée d’un rythme et de tonalités, d’un système d’échos autorisant un changement d’échelle dans le regard porté. D’espaces sans qualités, ils se transforment en lieux ouverts à l’imaginaire de ceux qui les pratiquent. Le champ de tir de ball-trap est doté d’une valeur picturale par les conséquences mêmes de cette activité : recouvert de fragments d’argile rouge, il devient dans les photographies d’Anne-Lise Seusse un tableau animé de vibrations colorées. Le tableau du paysage entropique engendré par l’activité humaine.

Pascal Beausse


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