Manipulations

Bernard Dufour
27.10 > 16.12.2012

Bernard Dufour, Sans titre © Bernard Dufour

Face à la vérité du réel tout n’est que traces, et seule leur accumulation parvient parfois à la refabriquer… un peu, plus ou moins.

Sur les deux étages du Centre d’art et photographie, l’exposition se déploie en plusieurs ensembles. Des images en noir et blanc collées à même le mur, se répondent en un double alignement en mélangeant les époques et les sujets. Images de voyages, de mort, d’amitié, d’architectures… Elles déroulent le long fleuve de la vie, sans chronologie et sans hiérarchie. Simple accumulation de traces parmi lesquelles se glissent quelques phrases choisies dans les nombreux ouvrages de Bernard Dufour et qui éclairent sa position d’artiste et son rapport à la photographie.

Sur un autre mur, un jeu de planches-contacts présente à une échelle autre, un concentré de temps et de mémoire comme Bernard Dufour aime à considérer la photographie.

Lors de ses voyages et transports amoureux entre le Pradier et Paris, il a expérimenté des protocoles aléatoires : faire une image toutes les 5 minutes, par exemple, pendant une partie du trajet. Il s’agissait d’éprouver la confiance pure et simple en la technique et sa capacité à produire des images sans objet qui accusent le fil du temps, comme des images épiques du peu.

La grande salle du premier étage présente un diptyque, seules toiles peintes de l’exposition, articulées à des images photographiques. Appelée série des Blowup, en référence au film d’Antonioni (1966), les toiles intègrent un motif photographique non-vu au moment de la prise de vue mais repéré au tirage par l’auteur. Ce non-vu – que Barthes nommera punctum – devient le sujet de l’image, puis de la toile.

Dans l’ambiance intimiste de la salle voisine, trois clichés-verre, qui lient le dessin à un procédé de gravure photosensible, prolongent le voyage dans la couleur bleue obtenue selon la technique du cyanotype. Ce sont des images de Laure, dernière femme aimée. Les manipulations chimiques nécessaires et l’exposition au soleil concourent à faire de ces clichés des objets énigmatiques.

La série des Photos noires rassemble des photographies de modèles nus, dont Bernard Dufour a voulu annuler l’identité. Il a donc fait monter le noir sur les visages et le regard de ces femmes modèles et amantes, renforçant du coup la charge d’émotion que possède pour lui un corps de femme, un corps réduit à lui-même. […] Il n’y avait plus ni beauté, ni laideur, ni désir, ni dégoût, mais un charme extraordinaire puissant, dit-il.

Face aux Photos noires, le bloc concentré des Modèles réunit vingt photographies argentiques encadrées des jeunes femmes qui ont été peintes ou/et dessinées par Bernard Dufour dans les tableaux des années 60 à 80.

Dans la troisième salle sont exposés deux grandes photographies de Martine, images emblématiques de la femme aimée. Ces nus sexués évoquent la magie de la capture et de la prise de possession quand le risque de la perte harcèle le photographe amoureux. En vis-à-vis : un panneau de quarante-quatre natures mortes extraites de la plus récente série de photographies numériques. Réalisées depuis la table de la salle à manger, elles constituent un inventaire du quotidien qui s’égrène au gré des repas et de la succession des jours. Elles soulignent les qualités de coloriste de Bernard Dufour et sa solitude précieuse et assumée, hors du brouhaha du monde, devant le spectacle d’un univers précisément habité, celui de sa maison du Pradier, où il a choisi de vivre exclusivement depuis 1975.

L’image d’une dépouille clôt l’exposition : celle d’un renard pendu par des chasseurs, selon un antique usage, et rencontré par Bernard – lui-même chassant – dans les bois autour de la maison dans les années 60. Image noire, terrible et terriblement forte, qui renvoie à l’incontournable et révoltante issue de toute vie et qui fait dire à Bernard Dufour : […] Il n’y a pas de figure interdite ; et c’est sur ce point, ce seul point, que la photographie tout d’un coup annule le vieux monde. La photographie nous maintient tous… dans une effervescence très agitée de rêves, d’utopies, de projections, de passions et de travail.

– Martine Michard, commissaire invitée et directrice de la Maison des arts Georges Pompidou à Cajarc


L’exposition « Manipulations » a donné lieu à l’édition d’un ouvrage du même nom, fruit d’un partenariat entre la Maison des arts Georges Pompidou, la Galerie Pictura à Cesson-Sévigné et le Centre d’art et photographie de Lectoure.
Textes : Éric Bodin, Benoît Decron, Laurent Perez, Martine Michard.
Bernard Dufour, Manipulations, Les Éditions de Juillet, 2012.


À propos de l’artiste

Bernard Dufour, Sans titre © Bernard Dufour

Tout mêler ou plutôt tout se faire succéder pour tout empiler, à la façon du temps dans son incoercible écoulement. Faire : ne rien retenir, ne rien privilégier… Comme si ce que je fais à l’atelier, quand j’y suis, n’était rien d’autre que l’image de ma vie. Devait n’être rien d’autre que l’image de ma vie.

Dans cet esprit, et depuis plus de 60 ans, Bernard Dufour pratique régulièrement et presque quotidiennement la photographie. Ce corpus, présenté pour la première fois comme un ensemble véritable à Cajarc, constitue rétrospectivement un grand corps composite, qui du noir et blanc argentique des années soixante, aux clichés numériques en couleur des années 2000-2011, témoigne, comme avec la peinture, de sa vie et du souci de vérité de Bernard Dufour.

Au même titre que la polarité peinture – littérature, repérée très tôt dans son œuvre, celle de photographie – peinture occupe une place importante. À l’exception de la présentation des clichés – verre à la Maison Européenne de la Photographie à Paris en 2000, c’est le plus souvent ce lien photographie – peinture qui a été évoqué dans différentes expositions.
Or, nous souhaitons montrer ici comment l’intérêt de Bernard Dufour pour la photographie dépasse ce propos d’usage. Comment sa pratique permanente et sensible de la photographie est complexe. Comment il met en tension et accuse l’écart entre le réel et l’image. Comment les photographies échappent, malgré les tentatives d’organisation de leur auteur, à toute classification thématique qui les enfermerait dans un genre : la photo de nu, d’architecture, de voyage… Et comment donc, cet ensemble, « véritable bordel de la réalité, de la vie, son désordre perturbateur » est insoumis à tout pouvoir, à toute direction.

Il me plaît beaucoup que l’usage crée chez moi de nouvelles choses, de même que l’usage de telle ou telle technique, inventent comme moi, autant que moi, au même titre que moi, dans une multiplication enchaînée et rebondissante des contraintes, des matériaux, donc de mes mains.

Le titre « Manipulations » évoque ce jeu avec les matières, les gestes et les formes : le plaisir sensuel du laboratoire comme celui, aigu, du déclenchement, qu’une simple pression du doigt permet de capter. Saisissement du réel, de ces très exacts reflets optiques de la réalité immobilisés dans l’instant.

Commencée comme la tenue d’un journal, la photographie a connu différentes acceptions pour Bernard Dufour, dont la vie amoureuse et les amitiés constituent le socle du travail.

D’abord accumulées dans des boîtes, les images deviennent les modèles pour des peintures dans les années 70. Il amorce ce lien photo-peinture avec une série d’autoportraits réalisés au Pradier en 1972, quand, retiré dans la campagne aveyronnaise, il n’a plus l’occasion de draguer dans la rue les filles qui sont ses modèles à l’atelier.
Il va donc rechercher dans ses planches de contact, le corps des femmes qu’il représente dans ses peintures. Les photos sont pour moi des super-modèles complexes, multiples, inépuisables et immuables : du réel à tout jamais mémorisé et disponible.
Les séances de travail avec les modèles mais surtout avec sa femme Martine (des photos sexuelles sans pudeur ni retenue), puis son amante Laure, lui permettent de saisir des situations scabreuses avec le maximum d’objectivité sans sombrer dans le naturalisme.

Sa connaissance de l’histoire de la photographie et son admiration pour les photographes américains, notamment Weegee et Walker Evans, lui procurent une grande modestie quant à sa propre pratique, ce qui est sans doute une des raisons de ce relatif silence sur cet aspect de son œuvre. Il est fasciné par ces machines efficaces, précises, ardentes et extrêmement belles qui suffisent à impressionner l’événement sans qu’il soit nécessaire au photographe d’intervenir. Il fustige le photographe auteur qui veut imposer sa marque, son point de vue alors qu’il adule celui qui, à l’instar d’un Walker Evans, se suffit à fabriquer une gigantesque leçon de choses : ni édifiant, ni critique : il constate, il enregistre : précisément.
Il retrouve cette pratique dans celle des photographes de la police criminelle (Identité Judiciaire), qu’il avait analysée pendant deux ans, pour finalement se voir interdire la publication de cette étude. Interdiction qu’il vécut douloureusement.

Ainsi Bernard Dufour écrit dans son œuvre polymorphe une sorte de poème épique où la subversion des images est un horizon à portée de mains.

Martine Michard, janvier 2012.


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